L'immaculée Conception
"Le dogme de l'Immaculée Conception :
sa pertinence aujourd'hui"
Colloque du 4 décembre 2004

Préface par l’Abbé Xavier Snoëk, vicaire
Introduction
L’Immaculée Conception de Marie ? Un dogme plus que jamais d’actualité !
(Entretien avec l’Abbé Nicolas Delafon,
article paru mi-décembre 2004, dans le journal du doyenné Paris XII)
Colloque historique et théologique
du 4 décembre 2004
Introduction par l’Abbé Hervé Géniteau, Curé
I- Intervention de Madame Marie-Bénédicte Dary,
Liturgie et controverse de l’Immaculée Conception au Moyen Age.
II- Intervention de Monsieur Yves-Marie Hilaire,
La proclamation du dogme de l’Immaculée Conception
dans son contexte historique.
III- Intervention de l’Abbé Guillaume de Menthière,
Vues théologiques sur le dogme de l’Immaculée Conception.
IV- Intervention de Monseigneur Patrick Chauvet, Vicaire général,
Le dogme : quelles conséquences dans notre vie.
Homélie prononcée par l’Abbé Géniteau, curé de la paroisse,
à la Vigile de la Solennité de l’Immaculée Conception
le mardi 7 décembre 2004.
Homélie prononcée par Monseigneur Michel Pollien,
évêque auxiliaire de Paris, vicaire général,
à la Messe de la Solennité de l’Immaculée Conception
le mercredi 8 décembre 2004
Préface
Abbé Xavier Snoëk, vicaire
Les textes que vous allez pouvoir lire ont été prononcés dans le cadre de la célébration du 150ème anniversaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception à la paroisse du même nom de Paris XII.
Nous avons voulu leur laisser leur style de l’oral afin de vous permettre de participer peut-être davantage à cette célébration.
Vous trouverez d’abord en guise d’introduction une interview du Père Delafon, vicaire à la paroisse, qui nous invite à comprendre les enjeux de ce dogme.
Puis vous pourrez lire les quatre interventions du colloque historique et théologique du samedi 4 décembre. Nous avons voulu répondre dans ce colloque intitulé « le dogme de l’Immaculée Conception, sa pertinence aujourd’hui ? » à une double question : Pourquoi ce dogme n’a été promulgué qu’en 1854 et quel en est son intérêt ?
En effet la fête de la Conception immaculée de la Vierge Marie est apparue au Moyen Age en Angleterre et de là s’est répandue dans toute l’Eglise provoquant bien sûr une recherche théologique importante mais qui finalement va être comme mise entre parenthèses du Concile de Trente jusqu’au XIXe siècle.
Pour nous aider dans ce domaine historique nous avons fait appel à deux historiens : Madame Marie-Bénédicte Dary, docteur en histoire qui a rédigé une thèse sur la liturgie de la fête de l’Immaculée Conception et Monsieur Yves-Marie Hilaire, docteur en histoire, professeur émérite de l’université de Lille, spécialiste de l’histoire de l’Eglise du XIXe et XXe siècles. Madame Dary va nous montrer l’état d’avancement et même de quasi achèvement de la réflexion au Moyen Age et Monsieur Hilaire comment le Bienheureux Pape Pie IX a réactivé le sujet à la demande de certains évêques dans un contexte de dévotion mariale développée en consultant tous les évêques du monde pour aboutir au texte de la proclamation officielle du dogme. Nous remercions au passage Mademoiselle Marielle Lamy, docteur en histoire, qui nous a aidé comme Monsieur Hilaire à l’élaboration de cette 1ère partie historique du colloque.
Mais il nous faut aussi bien évidemment regarder le contenu du dogme et c’est ce que va faire le Père Guillaume de Menthière, Curé de la paroisse Saint Jean-Baptiste de la Salle (XVe), par son exposé, et son intérêt dans notre vie spirituelle. Ce que va faire Monseigneur Patrick Chauvet, Vicaire général, avec son humour habituel que nous restituons dans cet écrit.
La célébration de la fête proprement dite qui avait été préparée par une neuvaine de prière a compris le mardi soir des Vêpres célébrées dans la chapelle des Filles de la Charité, rue de Reuilly où a vécu 47 ans Sainte Catherine Labouré au service des vieillards de l’hospice d’Enghien fondé par la duchesse de Bourbon en mémoire de son fils le duc d’Enghien, fusillé non loin de là au fort de Vincennes sur les ordres de Napoléon Bonaparte.
Après les Vêpres nous sommes partis en procession jusqu’à l’église de l’Immaculée Conception pour les vigiles de la fête. Vous pourrez lire après les actes du colloque l’homélie prononcée à ces vigiles par l’Abbé Hervé Géniteau, Curé de notre paroisse.
Nous avons voulu marquer par cette célébration partant de la rue de Reuilly notre reconnaissance à l’intervention de Sainte Catherine Labouré auprès du chanoine Olmer, premier Curé de la paroisse, pour le choix du vocable de notre église.
Vous pourrez enfin en guise de conclusion lire l’homélie de la messe de la fête prononcée par Monseigneur Michel Pollien, évêque auxiliaire de Paris. Cette messe à laquelle assistaient de très nombreux paroissiens ainsi que les équipes Notre Dame du secteur et bien d’autres fidèles ainsi que les curés des paroisses voisines avait été précédée par les Vêpres solennelles animées par les religieuses et les religieux de la paroisses rassemblés dans le chœur ainsi que la chorale paroissiale.
Nous espérons que ce recueil contribuera à graver dans la mémoire de ceux qui y ont participé le souvenir de cette belle fête mais aussi qu’il aidera tous ceux qui le liront à comprendre la signification de cet anniversaire. Le Pape Jean-Paul II avait tenu d’ailleurs à en souligner l’importance tant par sa participation au pèlerinage de Lourdes le 15 août 2004, malade parmi les malades que par sa bénédiction apostolique à tous les participants à la messe du 8 décembre 2004 en notre église paroissiale de l’Immaculée Conception de Paris.
Introduction
L’Immaculée Conception de Marie ?
Un dogme plus que jamais d’actualité !
Article paru mi-décembre 2004, dans le journal du doyenné Paris XII
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Mais, pour mieux comprendre le sens et la portée de cet événement, revenons quelques siècles en arrière… Savez-vous, en effet, que dès 1708, soit près de deux-cent-cinquante ans avant la proclamation officielle du dogme par Pie IX, le Pape Clement XI institua la fête de l’Immaculée Conception pour l’Eglise Universelle ? Que cette croyance en l’Immaculée Conception remonte à plus de 12 siècles ou que, dès 1617, Paul V interdit de proclamer en public une opinion défavorable à l’Immaculée Conception ? C’est donc dire si ce dogme est un enjeu d’importance pour chaque chrétien d’hier comme d’aujourd’hui et c’est ce que le Père Nicolas Delafon, vicaire à la paroisse de l’Immaculée Conception, a accepté de nous expliquer. Paris XII : En quoi consiste, exactement, le dogme de l’Immaculée Conception ? Paris XII : Cela veut-il dire que Marie n’a pas eu besoin d’être sauvée ? Paris XII : Donc ce dogme de l’Immaculée Conception peut être ainsi chemin d’Espérance pour l’homme moderne ? Paris XII : L’Eglise, en particulier le pape Jean-Paul II dont la piété mariale est bien connue, nous invite souvent à prendre Marie pour modèle. Qu ‘est-ce que cela veut dire exactement ? Paris XII : Quel peut être le lien entre le dogme de l’Immaculée Conception et le Mystère de Noël ? Propos recueillis par Monique Leveau-Cazard REPERES POUR MIEUX COMPRENDRE Dogme : Vérité de foi contenue dans la Révélation divine ou ayant avec elle un lien nécessaire proposée par le Magistère à l’adhésion des fidèles. Bulle : Lettre du Souverain Pontife rédigée en forme solennelle et scellée soit d’une boule de métal (du latin bulla), soit d’un cachet de cire. Immaculée Conception : Rachat de Marie dès sa conception, ce qui signifie que Marie est conçue sans être marquée par le péché. A ne pas confondre avec : Conception virginale de Jésus : Conception de Jésus par la seule puissance du Saint-Esprit dans le sein de Marie, ce qui signifie à la fois l’impuissance de l’humanité à se sauver seule sans l’intervention de Dieu, et le refus de Dieu de sauver l’homme sans sa collaboration. |
Colloque historique et théologique du 4 décembre 2004
Introduction par l’Abbé Hervé Géniteau, Curé
Je vous propose que nous commencions notre après-midi pour ne pas prendre trop de retard sur l’horaire qui est prévu. Permettez-moi d’abord comme curé de la paroisse de vous accueillir tous, d’abord un certain nombre de paroissiens bien connus et puis d’autres personnes qui ont entendu parler de ce colloque de cet après-midi et qui ont bien voulu se joindre à nous.
Il était normal que dans une paroisse dédiée à l’Immaculée Conception nous puissions célébrer de manière toute particulière le cent cinquantième anniversaire du dogme ; et vous le savez, nous achèverons ces fêtes par la célébration solennelle de la messe le 8 décembre, c’est-à-dire mercredi prochain.
Les historiens et les théologiens qui vont intervenir cet après-midi vous le diront beaucoup mieux que moi, mais je voudrais juste rappeler, vous le savez, que c’est le 8 décembre 1854 que le pape Pie IX proclame comme dogme de foi l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, et dans la bulle Ineffabilis Deus que je vais citer un petit peu, il définit précisément quelle est la foi catholique concernant l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Il écrit : « Au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ Sauveur du genre humain, Marie a été préservée intacte de toute souillure du péché originel. » C’est cela que nous voulons dire lorsque nous affirmons, et c’est notre foi, que Marie est Immaculée Conception.
Si vous avez suivi le voyage du Saint Père à Lourdes cet été, le Pape a anticipé le cent cinquantième anniversaire du dogme et il a célébré, le 15 août dernier, une Messe solennelle dans laquelle il a mis en valeur le privilège de la Mère de Jésus, et je voudrais faire une citation aussi du Pape Jean-Paul II dans l’homélie du 15 août qui, me semble-t-il, résume aussi ce que nous entendons par le terme Immaculée Conception. Le Pape disait : « La conception immaculée de Marie est le signe de l’amour gratuit du Père – vous allez voir, la formule du Pape est trinitaire –, elle est l’expression parfaite de la rédemption accomplie par le Fils, et elle est le point de départ d’une vie totalement disponible à l’action de l’Esprit. » Signe de l’amour du Père, expression du salut qui nous est donné par le Fils, et point de départ d’une vie qui se veut disponible à l’action de l’Esprit-Saint.
L’Evangile que nous lirons le 8 décembre prochain, que nous lisons tous les ans lorsque nous célébrons la fête de l’Immaculée Conception, c’est l’évangile de l’Annonciation, qui nous met sous les yeux précisément cette disponibilité totale de la Vierge Marie à l’action de Dieu, avec, nous le savons bien, cette phrase de la Vierge Marie : « Je suis la servante du Seigneur, que tout se fasse pour moi selon ta parole. » (Lc 138) Marie totalement disponible à la volonté de Dieu ; rien ne s’oppose en Marie à ce que s’accomplisse en elle la volonté du Père.
Célébrer la fête de l’Immaculée Conception, même si c’est un privilège que Dieu donne à la Vierge Marie, nous dit, malgré tout, ce vers quoi nous allons. Célébrer l’Immaculée Conception nous dit qu’un jour, comme la Vierge Marie, nous serons totalement libérés du péché, ce qui veut dire, et c’est important, me semble-t-il, pour notre propre vie spirituelle, que nous avons dans la célébration même de cette fête, un grand signe d’espérance pour nous : un jour, nous serons libérés du péché, nous ne sommes pas faits pour vivre pour toujours dans le péché : source d’espérance pour chacun de nous que cette Fête de l’Immaculée Conception. Et il me semble que la Préface de la Messe du 8 décembre va dans ce sens-là. Elle nous dit, s’adressant à Dieu : « Tu as préservé la Vierge Marie de toutes les séquelles du premier péché, et tu l’as comblée de grâce pour préparer à ton Fils une mère vraiment digne de lui ; en elle [donc dans cette Vierge immaculée] tu préfigurais l’Eglise, la fiancée sans ride, sans tache, resplendissante de beauté ». Voilà, il me semble que cela résume d’une autre manière ce que nous célébrons lorsque nous célébrons l’Immaculée Conception de la Vierge Marie.
Dans notre après-midi, il y aura deux parties : d’abord une partie historique, et je remercie Madame Dary et Monsieur Hilaire, qui sont déjà arrivés, qui vont vous faire deux exposés au plan historique concernant le dogme de l’Immaculée Conception. Madame Dary a soutenu une thèse sur la liturgie de l’Immaculée Conception au XIIe et au XIIIe siècles, et Monsieur Hilaire est spécialiste de l’histoire du XIXe siècle. Donc d’abord une approche historique, et puis ensuite nous aurons après quelques questions un temps de pause et nous aurons une deuxième partie dans notre après-midi : deux théologiens, le Père Guillaume de Menthière et Monseigneur Patrick Chauvet, qui viendront nous donner une approche plus théologique du dogme de l’Immaculée Conception.
Il faudrait que cet après-midi nous aide à entrer dans une meilleure compréhension du dogme de l’Immaculée Conception, dont nous avons, au moins intuitivement, le sentiment qu’il est décisif par rapport à notre foi chrétienne, et peut-être cela nous permettra-t-il de le célébrer avec une intelligence de la foi plus grande encore le 8 décembre prochain, dans quelques jours.
Maintenant je vais vous laisser la parole, mais je vous propose que nous placions notre après-midi précisément sous la protection de la Vierge Marie, qu’ensemble nous puissions chanter, en nous levant si c’est possible, Je vous salue Marie, pour confier notre après-midi à la Vierge.
Chant du Je vous salue Marie, suivi de la triple invocation « O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. »
I- Intervention de Madame Marie-Bénédicte Dary
Liturgie et controverse de l’Immaculée Conception au Moyen Age
« La Vierge Marie ?... La plus belle promotion du Moyen Age ! » s'exclamait, au cours d'un séminaire de recherche, il y a une dizaine d’années, Jacques Le Goff. La fête du 8 décembre, ou fête de l’Immaculée Conception en est une parfaite illustration…
L’Immaculée Conception en tant que telle n’existe pas au Moyen Age. Le terme d'immaculata s'applique toujours jusqu’au XIIe siècle à la virginité de Marie, jamais à sa conception. L’expression «conception immaculée » n’apparaît que tardivement : c’est saint Bonaventure qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l’emploie le premier. Et encore au XVIIe siècle, l’utilisation de l’expression « Immaculée Conception » est prohibée par le Saint-Office. La liturgie parle de « fête de la conception de la Vierge » quand la théologie s’inquiète de savoir comment et pourquoi au moment de sa conception la Mère Dieu n’a pas été contaminée par la faute originelle ou comment elle en a été purifiée. Le Moyen Age n’a pas toujours célébrée cette solennité et le sens qu’il lui a donné fut différent selon les époques et selon les lieux.
Le choix de la date du 8 décembre s’est imposé de lui-même. En effet depuis le pontificat de Serge 1er, à la fin du VIIe siècle, l’Occident chrétien honore le 8 septembre la nativité de Marie, c’est-à-dire qu’il fête la sainteté de la Vierge non au terme de son existence terrestre, ce qui est le cas des saints, mais dès le début. Quand il s’est agit de solenniser les tout débuts de sa vie utérine, l’Occident a naturellement choisi la date du 8 décembre, neuf mois avant sa naissance. Ce faisant, il a supposé que la conception de la Vierge était sainte. On ne fête pas le péché…
L’Occident chrétien commence donc à solenniser le 8 décembre dès le milieu ou la seconde moitié du XIe siècle, en Angleterre quand l’Orient fête la Vierge le 9 décembre depuis la fin du VIIe siècle ou le début du VIIIe. La réflexion dogmatique suit la pratique liturgique, il ne la précède pas. La querelle théologique qui débute avec l’intervention de saint Bernard aux chanoines de Lyon, vraisemblablement en 1139, est postérieure d’environ quatre-vingt ans de ces premiers témoignages.
La question centrale que doivent résoudre à la fois les promoteurs de la fête, les canonistes, les théologiens et plus généralement les auteurs ecclésiastiques est la question de l’autorité. Comment l’Eglise peut-elle accueillir une innovation au sein de la Tradition ? Comment accepter cette fête alors que les Ecritures n’en parlent pas et que les Pères de l’Eglise sont muets sur le sujet ? Cette question de l’autorité se double d’un problème théologique. Comment et pourquoi la Vierge a-t-elle pu ne pas être touchée par le péché originel alors qu’il se transmet de façon quasi génétique selon les conceptions du XIIe siècle ? Comment et pourquoi le Christ a-t-il pu la racheter alors même que la Rédemption n’avait pas eu lieu ?
Trois moments sont essentiels pour comprendre à la fois le sens de la fête à partir du Moyen Age central et les tâtonnements théologiques pour justifier ce sur quoi la Tradition de l’Eglise n’apporte alors aucune réponse. Il y a tout d’abord le moment strictement liturgique de l’introduction de la fête en Occident du milieu du XIe siècle au milieu du XIIe siècle. S’ensuit les débats à propos de cette nouvelle solennité inaugurés par saint Bernard à partir du milieu du XIIe. Enfin, le troisième moment, au tournant XIIIe - XIVe siècle, initié par saint Bonaventure et poursuivi par les franciscains est fondamental pour l’avancée de la croyance.
L’introduction de la fête en Occident
(milieu XIe – première moitié du XIIe siècle) :
Il est établi que l’Angleterre est la terre d’Occident qui, la première, dès le milieu ou la seconde moitié du XIe siècle, a accueilli une solennité implantée en Orient depuis la fin du VIIe ou le début du VIIIe siècle. Le transfert s’est-il effectué grâce à des Anglais ayant fait le pèlerinage de Jérusalem ? C’est une hypothèse. Sur trois calendriers en provenance du sud de l’Angleterre qui célèbrent le 8 décembre la Vierge on peut lire : « Conceptio Sancte dei genitricis Mariae ». Ils utilisent tous exactement la même formule. L’un d’entre eux a été sûrement rédigé vers 1060, donc la fête a été introduite au plus tard à cette date.
Si l’on ignore encore de quelle façon la solennité s’est introduite dans les Iles britanniques, il est en revanche assez clairement établi qu’à la faveur de la conquête par Guillaume, duc de Normandie, de l’Angleterre et grâce aux liens privilégiés qui s’établissent alors entre abbayes insulaires et abbayes normandes, la fête de la Conception a pu franchir la Manche et s’implanter sur le continent. La bibliothèque du Havre conserve ainsi un missel qui a été réalisé vers 1120 dans l’abbaye de Winchester et qui contient une messe de la Conception selon le rite anglais du missel de Léofric. Cette messe se retrouve à l’identique dans un sacramentaire du Mont-Saint-Michel de la première moitié du XIIe siècle.
Sans qu’on puisse établir de lien avec la Normandie, Lyon et la Bourgogne semblent avoir été un autre pôle de diffusion de la solennité. Nous avons conservé un libellus de l’office Gaude mater ecclesie qui est l’office propre de la fête du 8 décembre. Il a été rédigé à Lyon et après avoir voyagé a fini ses jours comme page de garde d’un ouvrage de théologie de Pierre Damien qui ne concerne en aucune manière la solennité. Ce manuscrit pourrait être contemporain de l’intervention de saint Bernard et pourrait même avoir motivé sa colère. Il n’était guère favorable à cette fête, mais voici que Lyon se met à diffuser la solennité…
La question de l’autorité est sous-jacente dans les manuscrits, même si la liturgie n’est pas le lieu de la réflexion théologique. En tête de la messe de Léofric, on lit : "Dieu, qui par la prophétie de l'ange as prédit à ses parents la conception de la bienheureuse vierge Marie ..."[1] . Il s'agit d’une allusion au Protévangile de Jacques qui est un récit apocryphe de l’enfance de la Vierge et du Christ, assez populaire en Orient dès le IVe siècle. Il rapporte ainsi que les parents de la Vierge se désolaient d'être stériles, que Dieu entendit leurs lamentations et leur donna la joie de concevoir un enfant malgré leur grand âge. Or si Dieu as prédit la conception de la Vierge n’est-ce pas parce que cet événement était saint ?
Le même procédé consistant à faire intervenir un ange pour doter de la plus haute autorité, celle de Dieu lui-même, l’événement que l’on fête ou que l’on veut voir célébrer, se retrouve dans le récit de la légende d’Elsin. On raconte en effet qu'Elsin, abbé de Ramsey, envoyé par Guillaume le Conquérant négocier la paix avec le roi du Danemark, fut pris à son retour dans une effroyable tempête. Ses compagnons d'infortune et lui-même se mirent alors à prier, invoquant la Vierge Marie. Ils en étaient à confier leurs âmes à Dieu quand soudain apparut dans la voilure un ange vêtu des habits d'évêque qui demanda au pieux abbé s'il désirait sortir vivant de cette tempête. Ce dernier ayant répondu par l'affirmative, l'ange lui ordonna de s'engager le jour du 8 décembre à célébrer la conception de Marie et lui recommanda d'utiliser l'office de la Nativité de la Mère de Dieu en remplaçant nativitas par conceptio. La notoriété de ce miracle qui se situe après la conquête de l'Angleterre, ne fait aucun doute. Nous en possédons encore plusieurs versions recopiées sur quelques dizaines de manuscrits. On le trouve parfois dans les leçons de l'office des matines du 8 décembre. Ce miracle que j'appelle un miracle de propagande, dans la mesure où il poursuit un but précis : favoriser, propager le culte de sainte Marie, accorde la bénédiction divine à tous les fervents propagateurs de la fête du 8 décembre. Comment ne pas solenniser sa conception puisque c'est le désir de la Vierge, puisque c'est sa volonté ?
Mais l’argumentation fondée sur révélations privées ou des textes non-canoniques ne pouvait satisfaire un homme tel que Bernard de Clairvaux.
Saint Bernard et les débuts de la controverse (vers 1139 – fin du XIIIe siècle)
En 1139 vraisemblablement, saint Bernard, scandalisé du fait que les chanoines de Lyon se sont mis à fêter la conception de la Vierge le 8 décembre, leur écrit ces mots : « C’est une fait que parmi les églises de France, l’église de Lyon prédomine à ce jour tant par la dignité du siège et la qualité de ses études que par des institutions dignes d’éloge […] C’est pour cela que nous sommes un peu étonné qu’aujourd’hui il ait paru bon à certains d’entre vous de vouloir changer cette excellente apparence, en introduisant une nouvelle célébration que le rite de l’Eglise ignore, que la raison n’approuve pas, que l’ancienne tradition ne recommande pas. Est-ce que nous sommes en quelque chose plus savants ou plus dévots que les Pères ? […] D’ailleurs sous aucun prétexte ne paraît bonne à l’encontre de la Tradition de l’Eglise une nouveauté présomptueuse, mère de la témérité, sœur de la superstition, fille de la légèreté. » Le ton est vif, les arguments qu’il avance plus loin sont solides, la polémique est lancée. La grande querelle de l’Immaculée Conception qui débute avec cette Epistola ad canonicos Lugdunenses, va durer tout le Moyen Age et même au-delà.
Ce témoignage de Bernard de Clairvaux est capital parce que c’est le premier témoignage non liturgique de la fête, parce qu’il provient d’un personnage aussi écouté et respecté que lui et qu’au siècle suivant on se sert de cette lettre comme argument d’autorité.
L’argumentation du saint abbé de Clairvaux se fonde d’abord sur le fait que la Tradition ignore la fête et sur le fait qu’au moment de la conception, à cause de la concupiscence, le péché originel souille inévitablement l’enfant. Le péché originel se transmet ainsi de génération en génération. Et la Vierge Marie ne saurait échapper à cette loi commune. Cette pensée est tributaire de celle de saint Augustin sur le péché originel. Cependant saint Bernard introduit une avancée de taille dans la doctrine. En effet, traditionnellement, on pensait que c’était seulement à l’Annonciation que par l’opération du Saint-Esprit toute trace de péché avait été effacée de la Vierge, Bernard de Clairvaux suppose cette opération in utero, avant même sa naissance. La doctrine de la sanctification est née.
Cependant, quelques temps auparavant, un autre moine, Eadmer de Canterbury, avait soutenu l’opinion contraire accordant à la Vierge le privilège d’avoir été dès la conception préservée du péché originel. En effet écrit-il « Dieu l’a pu à l’évidence, et il l’a voulu ; si donc il l’a voulu, il l’a fait[2] ». Dieu pouvait préserver la Vierge de la contamination et comme il voulait que l’édifice qu’il se bâtissait soit parfait, sans jamais avoir été tenue sous la domination diabolique, il l’a fait.
Par la suite, la difficulté des tenants de la préservation est de montrer comment Dieu s’y est pris pour qu’une génération sexuée n’entraîne pas la transmission du péché originel : Anne et Joachim n’auraient-il pas pu s’unir sans que fatalement la libido s’en mêle ? Mais cela semblait contre nature d’imaginer une union charnelle sans plaisir… N’y aurait-il pas existé transmise de mâle en mâle une particule intacte depuis Adam qui serait venue fournir la semence et la matière du corps de Marie… ? Autre possibilité : puisque c’est la chair qui est conçue en premier et que c’est elle qui souille l’âme au moment de son infusion dans le corps, aux environs du quarantième jour, Dieu ne pouvait-il avant même cette infusion purifier le corps pour qu’il ne souille pas l’âme de la Vierge… ? En outre pourquoi Dieu aurait-il fait cela ? Comme future mère de Dieu, il convenait que Dieu se prépare une demeure sans tache digne de lui.
Deux doctrines s’affrontent donc qui donnent naissance à deux grands courants liturgiques. Soit on continue de considérer à la suite d’Eadmer que la Vierge a été préservée du péché originel auquel cas, on célèbre la fête de la conception selon son rituel propre, par exemple l’office Gaude mater ecclesie, soit on considère qu’effectivement la Vierge n’a pu pour les raisons invoquées plus haut qu’être purifiée de la tache originelle, sanctifiée avant sa naissance et on utilise le rituel de sa Nativité se contentant de changer le mot nativitas par conceptio. C’est ce que propose de faire Alexandre Neckam qui fut étudiant puis professeur à Paris, dans son Commentaire sur le Cantique des Cantiques[3] emboîtant le pas à saint Bernard. De façon certes commode mais assez artificielle, il propose de conserver la date du 8 décembre qui est celle de la conception charnelle, pour honorer la conception spirituelle qui a lieu après l’infusion de l'âme. Les deux types de liturgies se diffusent parallèlement reflétant les deux doctrines.
Au XIIIe siècle, la tension entre les deux doctrines trouve un écho dans la liturgie. Ainsi à l’abbaye de Fécamp, entre les livres de la messe utilisés au XIIe siècle et ceux du XIIIe, on a supprimé la préface. Or, on y trouvait notamment l’expression suivante : « Tu l'as sanctifiée avant le commencement[4], avant la conception tu l'as couverte (= protégée) sous l'action du Saint Esprit et par les vertus les plus hautes"[5]. Ce faisant on a retiré de la messe le seul élément nettement immaculiste… Ailleurs, on substitue au sein d’une même abbaye un rite à l’autre, d’une messe ou d’un office propre à la fête donc plutôt immaculiste, on passe à un rite de type Nativité donc reflétant la doctrine de la sanctification. Ce sont des formes d’autocensure.
L’apport franciscain (fin du XIIIe – début du XIVe siècle)
La difficulté à laquelle se heurte la doctrine de la préservation originelle tient également au fait que toutes les grandes « autorités » du XIIIe siècle adoptent la doctrine de la sanctification : Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, Bonaventure, etc.
Cependant, saint Anselme au tournant du XIIe – XIIIe siècle avait développé une nouvelle façon d’envisager la faute et se transmission. Cette doctrine s’impose au XIIIe siècle et remplace celle de saint Augustin. On ne pense plus que la transmission du péché se fasse de façon quasi biologique. Cette avancée doctrinale ne concerne pas directement la Vierge. Cependant, le postulat selon lequel Marie ayant été engendrée naturellement ne pouvait qu’avoir contracté le péché originel, ce postulat ne tient plus.
Entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe, toute une lignée de docteurs franciscains s’appliquent à démontrer que la doctrine de la préservation originelle est la seule digne de la mère de Dieu : Guillaume de Ware et surtout Jean Duns Scott. Ce dernier développe l’argument du « parfait médiateur ». Non seulement le rôle du Christ en tant que sauveur n’est pas amoindri par la place particulière de la Vierge, mais encore l’acte de médiation du Christ est encore plus parfait quand il s’agit de préserver plutôt que de racheter. François de Meyronnes ajoute que la Vierge est comme une impératrice et le Christ, comme empereur ne lui a pas appliqué la loi commune, celle du péché qui est la nôtre.
Du côté de la liturgie, la fête se répand en France, mais le Sud reste encore assez à l’écart de la solennité. Entre la fin du XIIIe siècle et la fin du XVe siècle, les Ordres monastiques les uns après les autres inscrivent la fête dans leur calendrier. Il est difficile de savoir ce que réellement Bonaventure pensait de cette fête. Cependant, devenu général des Franciscains, il a accueilli favorablement au chapitre de Pise de 1263 l'adoption par l'ordre tout entier de la fête[6]. Autre exemple manifeste d’un changement de position et d’une évolution des attitudes face à la fête : en 1356, au Chapitre général des Cisterciens, il est décrété que toutes les communautés monastiques célèbreraient la fête avec messe et office en adaptant la liturgie de la Nativité.
Le concile de Bâle, en 1439, qui définit la doctrine immaculiste dans des termes très voisins de ceux de la bulle Ineffabilis Deus de 1854, a cherché à étendre à toute l’Eglise la célébration du 8 décembre. Mais ce concile fut déclaré schismatique et ses décisions non recevables. Alors que les objections majeures à l’attribution du privilège à la Vierge sont levées, il faut donc attendre plus de quatre siècles pour que l’Eglise romaine proclame le dogme de l’Immaculée Conception.
La controverse a pour toile de fond la liturgie et il existe un dialogue constant entre théologie et liturgie : le vieil adage selon lequel la loi de la prière est la loi de la foi (lex orandi, lex credendi) est confirmé. Pourquoi tant de temps pour parvenir à une définition acceptée mais pas généralisée de la préservation originelle ? Remarquons que ce ne sont que d’assez obscurs théologiens contre toutes les autorités des XIIe et XIIIe siècle qui défendent le privilège marial. L’historien peut constater que comme les hérésies des premiers siècles de l’Eglises ont permis de préciser la pensée sur la double nature du Christ, la controverse de l’Immaculée Conception au Moyen Age a permis d’élaborer une véritable doctrine de la préservation originelle. L’Orient n’a pas connu de querelle théologique à propos de l’Immaculée Conception et le développement de sa doctrine est moindre aujourd’hui encore.
Abbé Hervé Géniteau : Je vous remercie, Madame Dary, de nous avoir dressé le tableau de l’apparition de la fête du 8 décembre et de la controverse médiévale, et de nous avoir montré comment, peu à peu, la foi de l’Eglise se précise. Je vais laisser la parole maintenant pour la deuxième partie du colloque et vous poserez des questions et on fera une pause après Monsieur Yves-Marie Hilaire, qui va vous parler du contexte historique au XIXe siècle à l’époque de la proclamation du dogme.
II- Intervention de Monsieur Yves-Marie Hilaire
Merci Monsieur le Curé. Le terrain a été bien déblayé avec tout ce que je viens d’entendre, et je crois que ma tâche va être grandement facilitée car cette histoire du XIXe siècle est une histoire assez riche et assez complexe.
Auparavant, en écoutant Madame Dary, j’ai été frappé d’une chose. Elle a fort bien esquissé, comment, dans l’Eglise catholique, la doctrine se développait. Or je suis étonné de voir la parution d’un livre récent qui nie pratiquement tout développement doctrinal, celui de Jacques Duquesne sur Marie. J’ai fait assez d’histoire ancienne au cours de mes études pour savoir comment l’histoire ancienne se construit, ce qui n’a pas l’air d’être le cas de ce journaliste qui a écrit peut-être un peu vite. Les sources, certes, sont moins nombreuses en histoire ancienne, ce qui ne les empêche pas d’être souvent fiables. Et, contrairement à un discours trop répandu, elles sont plus nombreuses qu’on ne le croit sur les origines chrétiennes par rapport à d’autres domaines. J’en veux pour preuve, d’ailleurs, le livre admirable qui vient de paraître dans la collection Folio Gallimard, collection grand public, sur Les premiers temps de l’Eglise, qui est dirigé par Marie-Françoise Baslez. Ce qui est grave, justement, dans le livre de Duquesne, c’est l’utilisation de l’appareil critique sur lequel le Père Sesboué dit ceci : « son livre est le fruit, apparemment, d’une réelle érudition (cinquante-sept pages de notes pour cent-soixante dix pages de textes), et peut faire illusion, mais celle-ci est assez superficielle. L’auteur tire de l’information partout où il la trouve sans trop se préoccuper du contexte ni de l’opinion de l’auteur qu’il cite. En fait, l’ouvrage est le fruit d’une demi-science, c’est-à-dire que les arguments retenus et proposés vont tous dans le même sens. On y sent la plaidoirie de l’avocat, qui met soigneusement en veilleuse tout ce qui contredit sa thèse, et monte en épingle tous les arguments favorables. » Cet apparat critique important, qui m’a frappé, qui m’a inquiété, est extrêmement trompeur ; il fausse entièrement les perspectives par les partis-pris idéologiques qui le sous-tendent.
D’autre part, je voudrais aussi dire, comme historien des idées et de la théologie, que la Bible fonctionne comme le récit de la révélation de Dieu dans l’histoire du monde. De la création à l’irruption du Fils de Dieu en passant par la donation de la Loi à Moïse sur le Sinaï (ce texte qui est le Testament de Dieu, pour reprendre l’expression du juif agnostique Bernard-Henri Lévy), Dieu intervient dans l’histoire. Et il continue d’intervenir, d’ailleurs, dans le temps de l’Eglise, qui est le temps actuel. Or, la conception virginale est centrale dans la révélation chrétienne, dans le mystère de l’Incarnation. Cette conception a été annoncée dans l’Ancien Testament, comme le rappelle l’admirable petit livre de Philippe Lefèvre sur les femmes de l’Ancien Testament qui annoncent Marie par bien des aspects. D’innombrables peintres ont représenté cette
Quand une paroisse entière honore et fête sa Sainte Patronne, surtout si cette dernière est la Mère du Sauveur, l’événement promet d’être d’importance. C’est ce que put mesurer chaque paroissien de l’ Immaculée Conception pendant l’octave qui précéda la commémoration, le 8 décembre, du 150ème anniversaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception de Marie par le Pape Pie IX. De la récitation du chapelet, animé par différentes équipes, au colloque théologique présidé par Monseigneur Chauvet, en passant par le concert de Patrice Martineau, la procession mariale aux flambeaux ou les vêpres célébrées avec tous les religieux et religieuses du quartier, tout fut mis en œuvre pour que chacun vive avec une intensité particulière la messe solennelle du 8 décembre présidée par Mgr Pollien et le dîner paroissial qui la suivit.
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